Regards

Textes critiques

2026 | Axelle Delorme

Revue Argument numéro 15 sur le sujet de la mémoire

La cigale qui perdait sa mue me fascinait petite. 

Parfois, cette peau dont l’insecte s’était délesté restait accrochée à l’écorce du pin, et se mouvait, fragilement tenue du bout de ces pattes creuses et abandonnées, dans les coups de mistral. 

Souvent, je les ramassais par terre, déchirées, abîmées, je les gardais pourtant, car j’avais ici l’occasion de contempler ces insectes sonores et pourtant insaisissables de près, et de conserver quelque chose de lointain, de fugace, quelque chose qui avait déjà disparu et ne serait plus. 

De la même manière et presque de façon rituelle, Anna L’Hospital vient elle aussi glaner la mue des choses qu’elle-même vient créer. 

Elle entreprend de marquer les lieux de mémoire pour les préserver de la disparition ou les faire renaître dans les confins les plus reculés de nos souvenirs. Ces lieux qui hantent nos enfances, nos moments de passage, ces entités à côté desquelles nous passons sans même y prêter attention et qui, pourtant, lorsqu’elles ne sont plus, nous manquent tant.

2026 | Pauline Gargat

Empreintes de mémoire

Artiste diplômée de la HEAR à Strasbourg en 2020, Anna L’Hospital propose un travail autour de
la mémoire, du temps et de l’espace.

À partir d’empreintes d’objets appartenant à ses proches, elle cherche d’abord à inscrire les
souvenirs dans la durée, avant d’élargir progressivement sa pratique vers une exploration plus
vaste des traces et des paysages mémoriels.
Pour leur donner forme, Anna travaille à l’aide de matériaux pauvres (papier, scotch) qu’elle
assemble et transforme afin de remanier ses souvenirs.

Nostalgique des lieux de son enfance, elle nourrit un lien profond avec la forêt, transmis par ses
grands-parents, et développe une attention particulière aux paysages qui l’entourent et dont elle
restitue plastiquement des fragments figés dans le temps.
En parallèle, ses voyages lui offrent des panoramas qui génèrent de nouvelles empreintes
mémorielles et lui imposent d’autres contraintes, l’amenant à repenser ses techniques.

Lorsqu’elle se prête au figuratif, sa démarche est toujours sentimentale et ses proches constituent
ses modèles principaux. Son père lui transmet son affection pour l’automobile, qu’Anna évoque
aujourd’hui dans sa dernière série Rémanence. Elle y travaille le papier de manière à reproduire
les volumes photographiés et à créer des effets trompe-l’œil, inscrivant sa pratique au croisement
de la peinture et de la sculpture.

Au cours de son processus créatif, l’artiste mobilise l’idée de mémoire fantôme lorsqu’elle
recouvre de touches d’acrylique et de crayons de couleur l’image projetée qui lui sert de support.
Elle interroge l’oubli à partir de ces souvenirs latents, non toujours accessibles à la conscience
mais actifs en arrière-plan, et cherche à préserver la trace d’un objet disparu en travaillant à
partir d’une image fragile, partiellement effacée, oscillant entre présence et disparition.

En laissant place au vide et à l’absence, Anna ouvre ses œuvres à l’intimité de son univers tout en
invitant chacun à projeter ses propres souvenirs. Ses fragments de mémoire deviennent alors des
points de rencontre entre vécus personnels et résonances collectives, offrant au spectateur une
expérience profondément humaine et universelle.

2024 | Fabrizio Migliorati

Komorebi (« La lumière du soleil qui filtre à travers les feuilles des arbres ») par Anna L’Hospital à la Galerie Houg

Traces de vie / Anna L’Hospital invite à la visite de ses souvenirs dans un geste poignant et artistique. À la Galerie Houg.

Au cœur de l’œuvre d’Anna L’Hospital il y a un geste : celui d’arracher le souvenir à son passé. Ce geste s’oppose à l’effacement, à la disparition d’un événement précis et ponctuel. Si chaque souvenir appartient malgré lui à un passé historique, souvent idéalisé et nostalgique, le ramener sans cesse au présent le préserve de la glorification, car il se trouve nourri d’une passion sincère l’épargnant de l’intégration dans un quelconque discours rhétorique.

Voyage initiatique

L’artiste pioche dans sa vie intime pour rendre justice à ses souvenirs, les réactivant sans pourtant en faire des cas exemplaires. Les images impressionnent le papier Dos Bleu, puis les rubans adhésifs colorés interviennent pour strier l’image, lui donnant une profondeur imaginaire. Le souvenir se dissimule ainsi derrière l’œuvre, sauvé par le geste artistique et poignant d’Anna L’Hospital, ramené à une vie qui n’est plus la sienne mais celle impersonnelle de quiconque a la chance de rencontrer ces lieux de mémoire.

Afin d’atteindre ces sites, il est nécessaire de traverser la forêt de mues suspendues au milieu de la galerie : des sculptures légères et fragiles en papier adhésif ayant étreint les arbres d’une forêt de la plaine des Maures ravagée par un incendie en 2021. Un voyage initiatique.

Publication dans Le Petit Bulletin par Fabrizio Migliorati.

2024 | Pierre Duval

Qui n’a jamais voulu regarder au travers du trou d’une serrure pour en percer les mystères cachés derrière la porte ? Ou encore ouvrir un tiroir pour y chercher un trésor ? Anna L’Hospital essaye de piquer notre curiosité en nous poussant à chercher les secrets qui s’y sont enfouis. Cependant, un secret reste un secret s’il n’est jamais percé à jour. C’est le cas de ses relevés d’empreintes de serrures où les trous sont obstrués, ou bien celui d’un tissu floral qui se déroule hors du tiroir sans en dévoiler le fond. Les objets dont elle garde la trace, comme le relevé d’empreinte de la porte de la Maison des Arcades ou bien l’indienne qui sort de ce meuble ancien, évoquent à la fois les secrets de famille liés à ces objets, ainsi que l’histoire des objets en eux-mêmes dans leur dimension collective et historique.

Commissaire de l’exposition « Les Disparues » qui était présentée à la Maison des Arcades et le Château de Grimaud (2024)

2024 | Axelle Delorme

« Dans son travail, Anna L’Hospital fixe au ruban adhésif les instants fugaces auxquels elle souhaite donner la forme d’un souvenir éternel. Elle retranscrit dans ses œuvres cette lumière qui filtre, transperce l’iris et chauffe le visage, nous baignant de son incandescence douce et éphémère. À travers les méandres des troncs, dans les crevasses que forment les écorces, un rayon passe. La lumière se diffracte en une multitude de rayons colorés.

Anna L’Hospital extrait la mue de ce qui nous entoure, afin de la garder en mémoire et sous les yeux, nous offrant une trace sensible de ce qui advient et ne reste pas, de ce qui existe puis s’efface, de ce qui par son absence remplit l’espace de l’œuvre. Elle tente de rattraper le temps qui passe, de l’archiver, de le conserver. Pour éviter que les êtres et les choses meurent dans son esprit, elle entreprend, inlassablement, d’embaumer, bander, protéger et recouvrir les objets et les photographies qu’elle prend et observe au quotidien.

De ce qui semble insignifiant ou intangible, elle tire une mélancolie ineffable et pourtant universelle, de celle qui laisse songeur, enveloppé de sensations doucereuses.

Même si le sujet de la photo disparaît, parfois dissimulé sous les couches de rubans adhésif, et si les teintes d’origines s’altèrent, l’émotion reste intacte. Anna L’Hospital berce nos pensées et nous accompagne au cœur d’un voyage en forêt, d’une marche en montagne, d’une sieste dans l’herbe à l’heure où la lumière rase le sol. Elle nous donne la possibilité d’offrir un nouveau regard à ce chemin qu’elle empreinte et dans lequel nous suivons ses pas.

Sur le papier, elle capte l’essence des fleurs, des plantes et des lieux, pour nous baigner dans les sensations singulières ressenties au contact de la nature, en communion avec elle. »

Texte de l’exposition personnelle Komorebi à la Galerie Houg par Axelle Delorme, juillet 2024.

2023 | Clara Ruestchmann

« À la piscine, les corps se croisent. Ceux des habitué·es et des nageur·euses occasionnel·les, ceux qui pratiquent le crawl, la plongée ou l’aquagym. Entre eux et autour d’eux, l’eau de la piscine. Celle qui épouse leurs formes et dessine leurs mouvements. Pour cette exposition, l’artiste Anna L’Hospital s’est installée au bord du bassin pour dessiner ces corps en mouvement qui viennent s’immerger dans le bassin de la piscine Georges Hermant. En transposant ses croquis sur de grandes bâches, elle rassemble par l’image les usager·es qui fréquentent la piscine à des moments différents et imagine un espace où leurs histoires se croisent et se complètent. »

Extrait du texte de Clara Ruestchmann, commissaire d’exposition et membre de l’association Mur Mur, structure organisatrice du projet d’exposition à la Piscine Georges Hermant, 2023

2022 | Agathe Anglionin

Pour les êtres vivants la nature parvient à créer des enveloppes conçues habituellement dans un rapport entre un intérieur fragile et un environnement invasif. Certes, elle a donné des limites contraignantes aux formes enveloppées mais a trouvé par ailleurs des stratégies qui évitent un blocage dans leur évolution. Cette enveloppe manque à beaucoup d’objets créés de toute pièce par l’homme, du fait qu’ils sont conçus dans la masse même de la matière. Ils paraissent ainsi n’avoir plus d’évolution possible, sinon leur destruction ou leur transformation. C’est pour eux qu’Anna L’Hospital a choisi de créer une peau qui va symboliquement prendre leur place, montrer les détails de leur matière, leurs particularités physiques qui les rendent uniques. Cela peut évoquer d’emblée la mue d’un animal ou bien encore le résultat d’une écorce arrachée à un arbre. (…) Il s’agit bien d’un travail sur la disparition et la trace, mais aussi sur la régénération. La matière inerte semble habitée par un souffle de vie que seule l’intervention d’Anna L’Hospital peut suggérer.

2021 | Frédérique Bruyas

Acte de possession, de prédation, elle ne retient que la peau du corps pour mieux le contempler, en garder des traces, des allures, des postures ; corps de la chaise, du bureau, de la table, du bidon soudain rendus lâches. De ces corps recouverts de scotch, noirci à la mine de plomb ou de graphite, devenus feuilles froissées accrochées au mur ou de ce bidon strié à la scie, se vidant de sa poudre de plastique dispersée au sol, l’émotion est palpable, visible. Pendus ou couchés plus qu’accrochés, ils ont vécu et n’en sont pas revenus. Rentrée chez moi, les meubles retrouvent leur poids, leur solidité mais je les sens plus proches, plus familiers, dotés d’un supplément d’âme.