Regards

Textes critiques

2026 | Camille MerklenLes Rémanences

Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais. Cette phrase d’Annie Ernaux qui vient clore son roman Les Années pourrait aussi bien ouvrir le travail d’Anna L’Hospital. Elles partagent toutes deux une douce obsession : celle de la trace qu’on laisse, de l’empreinte de notre présence en ce monde.

Les œuvres d’Anna L’Hospital naissent d’une expérience intime : une mémoire fragmentée, dans laquelle certaines années de l’enfance et de l’adolescence se sont effacées, superposées ou permutées, comme si le temps s’était brouillé. Ce qui aurait pu rester un manque est devenu une matière première. À partir de photographies personnelles qu’elle projette, recouvre à l’acrylique puis redessine aux crayons de couleur, elle construit ses images par strates successives, laissant affleurer ce qui résiste à l’oubli. Elle les complète d’éléments en volume, empreintes en relief de papier sculpté qui donnent corps à ce qui par nature tend à disparaître. Les figures qui peuplent ses œuvres semblent traversées par la même logique. Relâchées, parfois endormies, souvent tournées ailleurs, elles habitent un temps suspendu. Ce qui intéresse l’artiste, ce sont les états d’absence au cœur même des moments de présence : ces instants où une personne, pourtant là, s’est déjà retirée quelque part en elle-même.

Ne cherchant pas vraiment à nommer ce qui a eu lieu, elle préfère fixer son attention sur les indices de ces moments passés. Un visage à la fenêtre d’une voiture, un corps alangui au bord d’une piscine, des mains qui se referment sur une tasse, une silhouette endormie dans le moelleux de l’herbe. Les images convoquées par Anna L’Hospital fixent ces instants minuscules et recomposés dont la mémoire fait, plus tard, la trame de toute une vie. Comme une image qui continue de brûler sur la rétine après que l’œil s’est fermé, ces scènes persistent en nous bien après leur disparition. Chacun y reconnaîtra moins ce que l’artiste a vécu que ses propres rémanences, déposées quelque part à l’intérieur, en attente d’apparaître.

Sauver ce qui a été, ou plutôt conserver précieusement la trace qui en demeure.

2026 | Agathe Fumey – Artaïs Art Contemporain

Sur les traces de ses souvenirs

Comment investir le souvenir, matérialiser la mémoire, faire basculer un instant vécu vers une image recomposée ? Ces interrogations traversent l’ensemble de la pratique d’Anna L’Hospital, artiste plasticienne dont le travail explore les zones poreuses entre perception, mémoire et imagination. Guidée par une pulsion instinctive pour les mécanismes du souvenir et ses défaillances, elle construit une œuvre sensible où l’intime rejoint l’universel.

Chez Anna L’Hospital, l’image naît avant tout d’une émotion. Ses œuvres rejouent autant de fragments personnels que des scènes ordinaires dans lesquelles chacun.e peut projeter sa propre histoire. Sa pratique questionne les limites de la mémoire, ce qu’elle conserve, ce qu’elle transforme, ce qu’elle invente malgré nous. Entre réel et imaginaire, ses compositions se situent dans cet espace flottant où le souvenir cesse d’être une archive fidèle pour devenir une matière mouvante.

Formée au dessin et à la céramique au Carrousel du Louvre, puis diplômée d’un DNAP et d’un DNSEP à la Haute école des Arts du Rhin, Anna L’Hospital développe très tôt une relation presque physique au médium. De ce constat émergent les « Résurgences », une série qu’elle approfondit durant plusieurs années à partir de papiers adhésifs colorés, minutieusement assemblés. Ce travail qu’elle produit à partir de prises photographiques révèle son intérêt pour le rêve, mais aussi pour la manière dont les souvenirs se reconfigurent mentalement avec le temps.

Dans sa sous-série « Les dormeurs », des figures saisies dans leur sommeil apparaissent suspendues dans un état inaccessible. Observés avec une proximité presque indiscrète, ces corps plongés dans un entre-deux silencieux deviennent les reflets d’une mémoire fragmentée. Durant une longue période, l’artiste a oublié, superposé et confondu ses souvenirs. L’oubli n’est plus une absence, il devient un espace à combler, un tiers lieu où l’imagination prend le relais.

Sa résidence à la Fondation Montresso, au Maroc en 2025, marque un tournant décisif dans sa pratique. Anna L’Hospital abandonne progressivement (pour un temps) l’adhésif pour expérimenter d’autres facettes du dessin et pousser la matière dans ses retranchements. Ce qui est intéressant dans le processus créatif de l’artiste, c’est la fidélité presque obsessionnelle qu’elle entretient avec les outils qu’elle choisit. Chaque médium ouvre un champ de variations qu’elle explore jusqu’à l’épuisement, comme si la répétition du geste lui permettait de stabiliser quelque chose de fragile. Chez elle, la technique agit presque de manière autonome, la main semble parfois suppléer les absences de la mémoire, comme si le corps conservait les traces que l’esprit ne parvient plus à saisir.

Cette nécessité de donner une forme tangible aux souvenirs se retrouve aujourd’hui dans une nouvelle série amorcée à l’été 2025, « Les Rémanences ». L’artiste revient sur des techniques acquises avec la céramique en travaillant l’empreinte et le relief. Le papier devient une surface sensible capable d’absorber les plis, les marques et les textures du réel. Posé directement sur un sol, un objet ou une architecture, le papier craft capture les traces, avant d’être durci par la colle vinyle. Anna L’Hospital retravaille ensuite la matière au crayon de couleurs, à l’acrylique et au pastel gras, faisant émerger des images issues de photographies ou de souvenirs. À travers ces œuvres en volume, l’artiste dépasse désormais le cadre mural pour produire des formes proches du sculptural, avec ces présences parfois presque fantomatiques qui deviennent les gardiennes d’une mémoire instable. Son travail vit et raconte une scène banale qui devient essentielle.

La pratique d’Anna L’Hospital révèle une sensibilité et une vulnérabilité qui laisse le.la spectateur.ice dans un état de suspension et de fascination. Ses personnages endormis, absorbés dans leurs pensées ou vacant à leurs occupations, échappent souvent au regard en détournant le visage. L’artiste tente moins de représenter le temps que d’en intercepter les failles ; ces moments d’absence, ces instants imperceptibles qui échappent à toute maîtrise. En écho à sa propre histoire, Anna L’Hospital compose ainsi une œuvre profondément personnelle qui touche pourtant à une expérience collective. Entre présence et effacement, « Les Rémanences » donnent corps à ce qui menace de disparaître. Figer ces dormeurs.euses, ces regardeur.euses ou ces silhouettes anonymes devient une manière de retenir le passage du présent vers un territoire plus incertain, celui du rêve et de la reconstruction mentale. Là où la mémoire vacille, l’œuvre prend le relais.

2026 | Axelle Delorme – Revue Argument numéro 15 sur le sujet de la mémoire

La cigale qui perdait sa mue me fascinait petite. 

Parfois, cette peau dont l’insecte s’était délesté restait accrochée à l’écorce du pin, et se mouvait, fragilement tenue du bout de ces pattes creuses et abandonnées, dans les coups de mistral. 

Souvent, je les ramassais par terre, déchirées, abîmées, je les gardais pourtant, car j’avais ici l’occasion de contempler ces insectes sonores et pourtant insaisissables de près, et de conserver quelque chose de lointain, de fugace, quelque chose qui avait déjà disparu et ne serait plus. 

De la même manière et presque de façon rituelle, Anna L’Hospital vient elle aussi glaner la mue des choses qu’elle-même vient créer. 

Elle entreprend de marquer les lieux de mémoire pour les préserver de la disparition ou les faire renaître dans les confins les plus reculés de nos souvenirs. Ces lieux qui hantent nos enfances, nos moments de passage, ces entités à côté desquelles nous passons sans même y prêter attention et qui, pourtant, lorsqu’elles ne sont plus, nous manquent tant.

2026 | Pauline Gargat

Empreintes de mémoire

Artiste diplômée de la HEAR à Strasbourg en 2020, Anna L’Hospital propose un travail autour de la mémoire, du temps et de l’espace.

À partir d’empreintes d’objets appartenant à ses proches, elle cherche d’abord à inscrire les souvenirs dans la durée, avant d’élargir progressivement sa pratique vers une exploration plus vaste des traces et des paysages mémoriels. Pour leur donner forme, Anna travaille à l’aide de matériaux pauvres (papier, scotch) qu’elle
assemble et transforme afin de remanier ses souvenirs.

Nostalgique des lieux de son enfance, elle nourrit un lien profond avec la forêt, transmis par ses grands-parents, et développe une attention particulière aux paysages qui l’entourent et dont elle restitue plastiquement des fragments figés dans le temps. En parallèle, ses voyages lui offrent des panoramas qui génèrent de nouvelles empreintes mémorielles et lui imposent d’autres contraintes, l’amenant à repenser ses techniques.

Lorsqu’elle se prête au figuratif, sa démarche est toujours sentimentale et ses proches constituent ses modèles principaux. Son père lui transmet son affection pour l’automobile, qu’Anna évoque aujourd’hui dans sa dernière série Rémanence. Elle y travaille le papier de manière à reproduire les volumes photographiés et à créer des effets trompe-l’œil, inscrivant sa pratique au croisement de la peinture et de la sculpture.

Au cours de son processus créatif, l’artiste mobilise l’idée de mémoire fantôme lorsqu’elle recouvre de touches d’acrylique et de crayons de couleur l’image projetée qui lui sert de support. Elle interroge l’oubli à partir de ces souvenirs latents, non toujours accessibles à la conscience mais actifs en arrière-plan, et cherche à préserver la trace d’un objet disparu en travaillant à partir d’une image fragile, partiellement effacée, oscillant entre présence et disparition.

En laissant place au vide et à l’absence, Anna ouvre ses œuvres à l’intimité de son univers tout en invitant chacun à projeter ses propres souvenirs. Ses fragments de mémoire deviennent alors des points de rencontre entre vécus personnels et résonances collectives, offrant au spectateur une expérience profondément humaine et universelle.

2024 | Fabrizio Migliorati – Le Petit Bulletin

Komorebi (« La lumière du soleil qui filtre à travers les feuilles des arbres ») par Anna L’Hospital à la Galerie Houg

Traces de vie / Anna L’Hospital invite à la visite de ses souvenirs dans un geste poignant et artistique. À la Galerie Houg.

Au cœur de l’œuvre d’Anna L’Hospital il y a un geste : celui d’arracher le souvenir à son passé. Ce geste s’oppose à l’effacement, à la disparition d’un événement précis et ponctuel. Si chaque souvenir appartient malgré lui à un passé historique, souvent idéalisé et nostalgique, le ramener sans cesse au présent le préserve de la glorification, car il se trouve nourri d’une passion sincère l’épargnant de l’intégration dans un quelconque discours rhétorique.

Voyage initiatique

L’artiste pioche dans sa vie intime pour rendre justice à ses souvenirs, les réactivant sans pourtant en faire des cas exemplaires. Les images impressionnent le papier Dos Bleu, puis les rubans adhésifs colorés interviennent pour strier l’image, lui donnant une profondeur imaginaire. Le souvenir se dissimule ainsi derrière l’œuvre, sauvé par le geste artistique et poignant d’Anna L’Hospital, ramené à une vie qui n’est plus la sienne mais celle impersonnelle de quiconque a la chance de rencontrer ces lieux de mémoire.

Afin d’atteindre ces sites, il est nécessaire de traverser la forêt de mues suspendues au milieu de la galerie : des sculptures légères et fragiles en papier adhésif ayant étreint les arbres d’une forêt de la plaine des Maures ravagée par un incendie en 2021. Un voyage initiatique.

Publication dans Le Petit Bulletin par Fabrizio Migliorati.

2024 | Pierre Duval

Qui n’a jamais voulu regarder au travers du trou d’une serrure pour en percer les mystères cachés derrière la porte ? Ou encore ouvrir un tiroir pour y chercher un trésor ? Anna L’Hospital essaye de piquer notre curiosité en nous poussant à chercher les secrets qui s’y sont enfouis. Cependant, un secret reste un secret s’il n’est jamais percé à jour. C’est le cas de ses relevés d’empreintes de serrures où les trous sont obstrués, ou bien celui d’un tissu floral qui se déroule hors du tiroir sans en dévoiler le fond. Les objets dont elle garde la trace, comme le relevé d’empreinte de la porte de la Maison des Arcades ou bien l’indienne qui sort de ce meuble ancien, évoquent à la fois les secrets de famille liés à ces objets, ainsi que l’histoire des objets en eux-mêmes dans leur dimension collective et historique.

Commissaire de l’exposition « Les Disparues » qui était présentée à la Maison des Arcades et le Château de Grimaud (2024)

2024 | Axelle Delorme

« Dans son travail, Anna L’Hospital fixe au ruban adhésif les instants fugaces auxquels elle souhaite donner la forme d’un souvenir éternel. Elle retranscrit dans ses œuvres cette lumière qui filtre, transperce l’iris et chauffe le visage, nous baignant de son incandescence douce et éphémère. À travers les méandres des troncs, dans les crevasses que forment les écorces, un rayon passe. La lumière se diffracte en une multitude de rayons colorés.

Anna L’Hospital extrait la mue de ce qui nous entoure, afin de la garder en mémoire et sous les yeux, nous offrant une trace sensible de ce qui advient et ne reste pas, de ce qui existe puis s’efface, de ce qui par son absence remplit l’espace de l’œuvre. Elle tente de rattraper le temps qui passe, de l’archiver, de le conserver. Pour éviter que les êtres et les choses meurent dans son esprit, elle entreprend, inlassablement, d’embaumer, bander, protéger et recouvrir les objets et les photographies qu’elle prend et observe au quotidien.

De ce qui semble insignifiant ou intangible, elle tire une mélancolie ineffable et pourtant universelle, de celle qui laisse songeur, enveloppé de sensations doucereuses.

Même si le sujet de la photo disparaît, parfois dissimulé sous les couches de rubans adhésif, et si les teintes d’origines s’altèrent, l’émotion reste intacte. Anna L’Hospital berce nos pensées et nous accompagne au cœur d’un voyage en forêt, d’une marche en montagne, d’une sieste dans l’herbe à l’heure où la lumière rase le sol. Elle nous donne la possibilité d’offrir un nouveau regard à ce chemin qu’elle empreinte et dans lequel nous suivons ses pas.

Sur le papier, elle capte l’essence des fleurs, des plantes et des lieux, pour nous baigner dans les sensations singulières ressenties au contact de la nature, en communion avec elle. »

Texte de l’exposition personnelle Komorebi à la Galerie Houg par Axelle Delorme, juillet 2024.

2023 | Clara Ruestchmann

« À la piscine, les corps se croisent. Ceux des habitué·es et des nageur·euses occasionnel·les, ceux qui pratiquent le crawl, la plongée ou l’aquagym. Entre eux et autour d’eux, l’eau de la piscine. Celle qui épouse leurs formes et dessine leurs mouvements. Pour cette exposition, l’artiste Anna L’Hospital s’est installée au bord du bassin pour dessiner ces corps en mouvement qui viennent s’immerger dans le bassin de la piscine Georges Hermant. En transposant ses croquis sur de grandes bâches, elle rassemble par l’image les usager·es qui fréquentent la piscine à des moments différents et imagine un espace où leurs histoires se croisent et se complètent. »

Extrait du texte de Clara Ruestchmann, commissaire d’exposition et membre de l’association Mur Mur, structure organisatrice du projet d’exposition à la Piscine Georges Hermant, 2023

2022 | Agathe Anglionin

Pour les êtres vivants la nature parvient à créer des enveloppes conçues habituellement dans un rapport entre un intérieur fragile et un environnement invasif. Certes, elle a donné des limites contraignantes aux formes enveloppées mais a trouvé par ailleurs des stratégies qui évitent un blocage dans leur évolution. Cette enveloppe manque à beaucoup d’objets créés de toute pièce par l’homme, du fait qu’ils sont conçus dans la masse même de la matière. Ils paraissent ainsi n’avoir plus d’évolution possible, sinon leur destruction ou leur transformation. C’est pour eux qu’Anna L’Hospital a choisi de créer une peau qui va symboliquement prendre leur place, montrer les détails de leur matière, leurs particularités physiques qui les rendent uniques. Cela peut évoquer d’emblée la mue d’un animal ou bien encore le résultat d’une écorce arrachée à un arbre. (…) Il s’agit bien d’un travail sur la disparition et la trace, mais aussi sur la régénération. La matière inerte semble habitée par un souffle de vie que seule l’intervention d’Anna L’Hospital peut suggérer.

2021 | Frédérique Bruyas

Acte de possession, de prédation, elle ne retient que la peau du corps pour mieux le contempler, en garder des traces, des allures, des postures ; corps de la chaise, du bureau, de la table, du bidon soudain rendus lâches. De ces corps recouverts de scotch, noirci à la mine de plomb ou de graphite, devenus feuilles froissées accrochées au mur ou de ce bidon strié à la scie, se vidant de sa poudre de plastique dispersée au sol, l’émotion est palpable, visible. Pendus ou couchés plus qu’accrochés, ils ont vécu et n’en sont pas revenus. Rentrée chez moi, les meubles retrouvent leur poids, leur solidité mais je les sens plus proches, plus familiers, dotés d’un supplément d’âme.